« Le véritable défi pour les forêts italiennes : renforcer la planification forestière » (A Paniz, AIEL)
« Le paradoxe, c’est que l’Italie, bien qu’elle dispose de l’une des plus grandes superficies forestières d’Europe, figure également parmi les pays qui en tirent le moins parti », explique Annalisa Paniz, directrice générale de l’Association italienne pour l’énergie du bois (AIEL), dans un entretien accordé à News Tank le 03/09/2026. L’AIEL est une organisation à but non lucratif qui promeut la valorisation énergétique de la biomasse agricole et forestière liée à la gestion des terres.
« D’après les statistiques, nous occupons la dernière place en Europe en matière d’exploitation forestière : en moyenne, nous valorisons environ 30 % de la croissance annuelle, contre une moyenne européenne de plus de 70 % », précise A. Paniz.
« L’ironie, explique-t-elle, c’est que bien que disposant d’une vaste superficie forestière largement sous-exploitée, environ 80 % du bois transformé en Italie est importé, principalement en provenance des pays voisins. Le bois est souvent abattu sur le territoire national, puis envoyé à l’étranger, dans des pays comme l’Autriche, pour une première transformation, avant d’être réimporté pour le traitement final. »
Interrogée sur les principaux défis du secteur, A.Paniz met d’abord l’accent sur la gestion forestière : l’objectif n’est pas d’abattre davantage, mais d’utiliser de manière durable les ressources existantes grâce à une planification adéquate. « Le véritable défi pour les forêts italiennes, et pour autant que je sache européennes, consiste à renforcer la planification forestière, afin de concilier les besoins de gestion et d’exploitation avec la nécessité de préserver le peuplement forestier lui-même. »
L’Italie doit mieux exploiter son patrimoine forestier national, affirme A. Paniz : « La politique forestière italienne répond à des normes très élevées et les zones boisées sont soigneusement préservées, alors qu’ailleurs, les politiques ne sont pas toujours aussi rigoureuses. »
Dans cet entretien, A. Paniz revient également sur les facteurs à l’origine de l’expansion forestière italienne, la production d’énergie à partir du bois, l’impact du règlement EUDR, ainsi que le rôle essentiel de la planification et d’une vision globale de la chaîne d’approvisionnement.
Derrière l’expansion forestière : l’abandon et la fragmentation
Selon A. Paniz, les forêts italiennes couvrent désormais près de 12 millions d’hectares, soit environ 40 % du territoire national. Pour la première fois , en 2025-2026, la superficie forestière a égalé celle des terres agricoles, un cap qui n’avait jamais été franchi auparavant.
« Mais cette expansion ne doit pas nécessairement être considérée comme positive », tempère A. Paniz. Le couvert forestier a pratiquement doublé depuis l’après-guerre, en grande partie parce qu’il s’est étendu sur des terres autrefois utilisées pour l’agriculture et le pâturage. « L’augmentation de la superficie forestière italienne est donc également un symptôme de l’abandon des terres, ce qui souligne la nécessité de mieux exploiter cette ressource », continue-t-elle.
Cet abandon, explique-t-elle, résulte avant tout d’ une forte fragmentation forestière : les parcelles sont souvent très petites, parfois situées dans des zones montagneuses difficiles d’accès, et beaucoup font partie d’héritages familiaux pour lesquels il est même difficile de retrouver les propriétaires. « La plupart des terres forestières en Italie sont privées et morcelées en petites parcelles », note-t-elle. « L’une des mesures envisagées par la stratégie forestière nationale consiste précisément à trouver des moyens de regrouper la propriété forestière, car posséder quelques hectares, voire moins d’un, rend difficile la gestion, l’exploitation et l’entretien des terres. »
Le principe de cascade : l’énergie en dernier recours
A. Paniz a également souligné que, dans le cadre de la directive RED III de l’UE, l’utilisation de la biomasse à des fins énergétiques représente « la dernière étape du principe de cascade qui sous-tend la gestion durable des forêts » : les utilisations à plus forte valeur ajoutée, tant sur le plan économique qu’écologique, doivent être privilégiées en premier lieu.
La construction en est un exemple, puisque le bois utilisé dans le bâtiment assure également un stockage à long terme du carbone. Ce n’est que lorsqu’un peuplement forestier ne peut être utilisé d’aucune autre manière, ajoute A. Paniz, qu’il doit être affecté à la production d’énergie, en exploitant les résidus et les matériaux tels que le bois de chauffage.
« Les ressources forestières étant précieuses, elles doivent être utilisées de la meilleure façon possible : pour produire de la chaleur ou de l’électricité grâce à une cogénération à haut rendement, généralement à partir de copeaux de bois », explique A. Paniz. « La production d’électricité seule, via des centrales purement dissipatives, constitue un type de chaîne d’approvisionnement qui n’a pas beaucoup de sens. »
Le problème central : le manque de planification
« La planification est fondamentale car elle permet de déterminer quels assortiments la forêt peut fournir », explique A. Paniz. Elle souligne que la multifonctionnalité des espaces boisés est au cœur de cette réflexion : les forêts fournissent des services écosystémiques liés à leur mode de gestion, et la planification doit préserver toutes les fonctions d’une forêt, et pas seulement la fonction productive, qui revêt plus d’importance dans certains contextes que dans d’autres.
Elle cite la loi forestière consolidée de 2018 (Testo Unico sulle Foreste, ou TUF) comme la législation récente la plus importante pour orienter la gestion forestière. Elle note que l’une des conséquences de la TUF a été la Stratégie forestière nationale, publiée en 2020, qui définit des mesures visant à mieux exploiter les terres forestières, avec pour thèmes centraux le regroupement et l’aménagement.
Abordant la question des feux de forêt, elle note qu’ils sont souvent liés à un manque de gestion : les peuplements non planifiés et envahis par la végétation sont plus susceptibles de propager le feu. La plupart des incendies, ajoute-t-elle, sont d’origine criminelle ; il est donc généralement impossible de les empêcher, mais « la planification et la gestion durable sont cruciales pour limiter leur vitesse de propagation ».
L’impact de l’EUDR sur la sylviculture italienne : « bureaucratique plutôt qu’opérationnel »
Tant le règlement sur la déforestation (EUDR) que les réglementations qui l’ont précédé constituent, selon A. Paniz, des textes législatifs essentiels pour la gestion forestière, « indépendamment de ce qui se passe au niveau européen, avec des retards dans l’entrée en vigueur ». Elle ajoute que le règlement sur la déforestation a clarifié ce que beaucoup soupçonnaient déjà : « la déforestation, en général, n’est pas causée par l’exploitation forestière, mais par d’autres chaînes d’approvisionnement qui entraînent l’abattage des forêts ».
En vertu de l’EUDR, explique-t-elle, tout abattage doit être géolocalisé afin de pouvoir retracer l’origine du bois, une exigence particulièrement pertinente pour le bois provenant de pays où la surveillance des pratiques d’abattage peut être moins rigoureuse.
Elle note que l’Italie figure déjà parmi les pays les plus rigoureux en matière de sylviculture nationale, la coupe à blanc y étant interdite depuis le début des années 1980. En conséquence, l’impact principal du règlement EUDR sur la gestion forestière italienne a été davantage bureaucratique qu’opérationnel : une charge administrative supplémentaire pour les petites entreprises, mais qui a permis de formaliser des pratiques déjà en place. Quant à la qualité réelle du travail, elle estime qu’il y a peu de marge d’amélioration, puisque l’Italie « partait déjà d’une position privilégiée ».
Une perspective à l’échelle de la chaîne d’approvisionnement
Pour tirer pleinement parti du potentiel de la biomasse ligneuse, affirme A. Paniz, il faut considérer la chaîne d’approvisionnement dans sa globalité : les forêts, l’industrie du bois, le secteur énergétique et les territoires locaux. Cela nécessite un changement de mentalité, explique-t-elle, en s’éloignant d’une réflexion en silos pour adopter une vision holistique où chaque élément compte. « Il est essentiel d’investir dans la gestion durable des forêts et dans la planification, car sans cela, il n’est pas possible de protéger les zones forestières ni d’assurer le développement économique des territoires locaux », explique-t-elle.
A. Paniz souligne également que les entreprises d’exploitation forestière sont souvent de petite taille et ont besoin d’investissements dans la formation et le développement professionnel, ainsi que dans l’amélioration des voies d’accès et de la logistique. Elle ajoute : « La consolidation reste le thème le plus important, au même titre que le renforcement des compétences des opérateurs et l’innovation technologique à tous les niveaux de la chaîne d’approvisionnement. »
Un dialogue plus étroit entre le ministère et les régions est également important, ajoute A. Paniz, et tous les acteurs de la chaîne doivent être reliés et connectés. Mais avant tout, souligne-t-elle, « ce qu’il faut, c’est une perspective à l’échelle de toute la chaîne d’approvisionnement : chaque acteur concerné doit jouer son rôle ».
Pour découvrir tous nos contenus, abonnez-vous dès maintenant
Rejoignez notre communauté d’abonnés en choisissant votre formule d’abonnement préférée (mensuelle ou annuelle) ou essayez gratuitement pendant 30 jours.
Découvrir gratuitement pendant 30 jours Nos formules d'abonnement
