« Les politiques européennes sont favorables au développement de la chimie verte » (C. Petigny, Afyren)
« Il n’y a pas de raison de continuer à produire des molécules à partir du pétrole lorsque la nature sait le faire. Afyren reproduit, à l’échelle industrielle, un procédé naturel basé sur la fermentation de coproduits de betterave à sucre pour fabriquer des produits 100 % biosourcés dans une démarche de biomimétisme », indique Caroline Petigny, responsable du développement durable au sein de cette entreprise de chimie verte, le 24/03/2026.
Elle répondait aux questions de News Tank, en marge du Stakeholder Forum 2026 organisé par Circular Bio-based Europe à Bruxelles
Grâce à sa technologie, Afyren produit ainsi des acides carboxyliques 100 % biosourcés - sept au total -, utilisés dans l’alimentation, les cosmétiques et les plastiques, dans son usine en Moselle.
« Ces acides ont des activités antibactériennes et de conservation et sont utilisés dans une variété d’applications : alimentation humaine et animale, arômes, parfums, lubrifiants, cosmétiques, plastiques. Tous ces secteurs utilisent déjà massivement les acides carboxyliques, mais fabriqués à partir du pétrole », explique Caroline Petigny.
« Les grandes politiques européennes en cours — décarbonation, souveraineté, lutte contre la déforestation — nous sont favorables. Prenons l’exemple de notre molécule d’acide caproïque : elle est généralement fabriquée à partir d’huile de palme. Toute réglementation visant à lutter contre la déforestation nous favorise donc indirectement », déclare la responsable du développement durable.
« En revanche, il y a des freins réels liés au développement industriel. Les permis environnementaux pour construire une usine en France sont un sujet important. Le processus est long, même si le Président de la République a annoncé vouloir le réduire de moitié dans son plan »Industrie verte« . Dans les faits, ce n’est pas encore le cas », ajoute-t-elle.
Pouvez-vous expliquer votre procédé de production ?
Notre procédé est basé sur la fermentation naturelle de coproduits de betterave à sucre pour fabriquer des produits 100 % biosourcés. Comme nous utilisons des micro-organismes naturels, nous pouvons recycler l’eau dans le système, ce qui nous permet d’avoir une empreinte hydrique minimale.
Nos produits finis sont des acides carboxyliques 100 % biosourcés : nous en avons sept au total. Ces molécules existent déjà dans la nature ; la première que nous fabriquons est l’acide acétique, connu pour être la molécule principale du vinaigre. Ces acides ont des activités antibactériennes et de conservation et sont utilisés dans une variété d’applications : alimentation humaine et animale, arômes, parfums, lubrifiants, cosmétiques, plastiques. Tous ces secteurs utilisent déjà massivement les acides carboxyliques, mais fabriqués à partir du pétrole.
C’est de là qu’est né Afyren : ces produits, la nature sait les fabriquer, donc il n’y a pas de raison de continuer à les produire à partir du pétrole. Nous avons donc reproduit à l’échelle industrielle ce procédé naturel dans une démarche de biomimétisme. En bout de chaîne, nous avons également un coproduit : un engrais riche en potassium qui retourne à la terre et est utilisable en agriculture biologique. C’est un modèle très circulaire.
Comment vous approvisionnez-vous en matières premières ?
Nous travaillons avec un intermédiaire, un sucrier, qui achète de la betterave à sucre aux agriculteurs, la transforme en sucre, et nous récupérons ses résidus, comme la pulpe et la mélasse. Les volumes que nous achetons représentent quelques milliers de tonnes, ce qui est négligeable par rapport aux volumes disponibles sur le marché.
Tout ce qui impacte la culture de betterave à sucre (sécheresses, changements climatiques, réglementations phytosanitaires) peut nous impacter. Mais comme nous n’utilisons que des résidus et non la matière première directement, ces impacts restent minimes.
Envisagez-vous d’utiliser d’autres types de résidus ?
Oui. La spécificité de notre procédé est qu’il peut fonctionner avec différents types de matières premières. Notre usine actuelle a été développée pour les résidus de betterave à sucre, mais si nous nous implantons ailleurs dans le monde, nous regarderons quelle biomasse est disponible localement. Nous avons déjà testé un grand nombre de substrats : résidus de blé, de maïs et d’autres types de biomasse, mais aussi des biodéchets. Nous avons déjà identifié un partenaire en Asie, en Thaïlande, où nous utiliserons des résidus de canne à sucre.
Notre rêve serait de pouvoir utiliser directement les biodéchets issus des poubelles. Ce qui nous en empêche pour l’instant est un enjeu technique : pour une usine, nous avons besoin d’une régularité des flux et d’une composition relativement constante, or les biodéchets varient par définition. Nos équipes d’innovation travaillent sur ce sujet.
À quel stade de développement en êtes-vous aujourd’hui ?
Afyren a été créée en 2012 à Clermont-Ferrand (Auvergne-Rhône-Alpes). Nous sommes aujourd’hui une PME d’environ 140 personnes réparties sur trois sites : la plateforme d’innovation à Clermont-Ferrand, le siège à Lyon et notre usine en Moselle qui emploie environ 80 personnes.
L’usine a été inaugurée en 2022, soit une dizaine d’années après la création de l’entreprise. Nous sommes actuellement en phase de ramp-up industriel. L’usine a une capacité de production de 16 000 tonnes d’acides carboxyliques par an. En 2025, nous avons produit quelques centaines de tonnes. L’enjeu de cette année est la montée en puissance de notre production.
Quelle est la spécificité de votre site industriel en Moselle ?
C’est une ancienne plateforme industrielle qui faisait de la chimie du charbon il y a 150 ans, puis de la chimie du pétrole, et qui accueille maintenant des projets de chimie verte. Au départ, c’est le groupe Total qui opérait seul sur ce site ; petit à petit, son activité laisse de la place pour de nouveaux projets de chimie verte et de biotech, dans une démarche de revitalisation et de dynamisation des territoires.
Pour nous, c’est très intéressant : il s’agit d’une grande plateforme où toutes les utilités sont disponibles, ce qui permet de mettre en pratique le concept d’écologie industrielle — partages d’énergie et synergies entre partenaires. C’est aussi une plateforme Seveso, ce qui implique des standards de sécurité élevés auxquels nous devons nous conformer. Surtout, nous implantons notre usine dans un endroit déjà industrialisé : en termes d’urbanisation et d’artificialisation des sols, nous minimisons notre impact environnemental et sur le voisinage.
Qui sont vos clients ?
Nos clients sont principalement européens, voire mondiaux, dans les secteurs de l’alimentation humaine et animale, des arômes et parfums, des lubrifiants, de la chimie et des cosmétiques. Notre ambition à terme est d’avoir une usine dans chacun des trois grands marchés — Europe, Asie, Amérique — afin que ni nos matières premières ni nos produits finis n’aient à traverser le monde.
Ce qui facilite notre développement commercial, c’est que nos produits sont des produits drop-in : nous remplaçons une molécule que les clients utilisent déjà, fabriquée à partir du pétrole, mais produite différemment, avec du carbone renouvelable. Pour eux, le passage est très facile. Nous avons déjà sécurisé des contrats couvrant une grande partie de la production de l’usine, représentant 165 millions d’euros sur plusieurs années
Le contexte géopolitique a-t-il créé une demande accrue pour vos produits ?
C’est nuancé. D’un côté, il y a une pression croissante sur les ressources fossiles qui nous est favorable. De l’autre, depuis deux ans, on observe un backlash économique qui tempère la demande pour des produits plus durables. Les deux tendances se confrontent. De notre côté, nous n’avons pas de problème sur la demande de marché. Nous avons déjà contractualisé avec nos clients et sécurisé la vente de la quasi-totalité de notre production.
Depuis le départ, nous avons cherché à développer la technologie la plus simple et la plus robuste possible pour pouvoir passer à l’échelle à un coût compétitif. Nous accusons un certain retard sur notre planning initial, mais par rapport à d’autres projets comparables, l’écart est moins important, et notre modèle reste compétitif. Les prix varient selon les marchés et les niveaux de qualité demandés. Certains marchés, comme les arômes et parfums, valorisent la naturalité et acceptent des produits plus premium.
Les réglementations européennes constituent-elles des freins ou des opportunités pour vos activités ?
Globalement, les grandes politiques européennes en cours — décarbonation, souveraineté, lutte contre la déforestation — nous sont favorables. Prenons l’exemple de notre molécule d’acide caproïque : elle est généralement fabriquée à partir d’huile de palme. Toute réglementation visant à lutter contre la déforestation nous favorise donc indirectement.
En revanche, il y a des freins réels liés au développement industriel. Les permis environnementaux pour construire une usine en France sont un sujet important. Le processus est long, même si le Président de la République a annoncé vouloir le réduire de moitié dans son plan « Industrie verte ». Dans les faits, ce n’est pas encore le cas.
Nous sommes aussi en compétition avec des produits pétrochimiques fabriqués dans des usines qui existent depuis 100 ans, qui n’ont pas été soumises aux mêmes règles lors de leur construction et qui ont eu le temps d’être optimisées et rentabilisées. En ce sens, la question des coûts de l’énergie est cruciale pour nous. Contrairement à une grande entreprise installée depuis longtemps, nous avons une équipe restreinte, encore assez peu d’expérience et une production irrégulière. Il nous est donc difficile de prévoir notre consommation, de planifier et d’optimiser nos achats d’énergie. Cette phase intermédiaire, avant d’atteindre la pleine capacité en fonctionnement routinier, peut être délicate.
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