« En Europe, le passage à la production de masse est compliqué » (Rémi Gruet, Ocean Energy Europe)

News Tank Transitions - Brussels - Interview n°431039 - Publié le -
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©  Rémi Gruet
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« Au niveau industriel, l’Europe a un avantage technologique certain sur les autres continents, grâce notamment aux fonds européens pour la recherche. Plus de machines ont été développées, leur performance testée ; les producteurs les plus avancés sont tous européens », déclare Rémi Gruet, PDG d’Ocean Energy Europe à News Tank, le 04/03/2026.

« Ceci dit, le Canada, les États-Unis et la Chine investissent également, et bien qu’ils aient du retard sur nous, les moyens qu’ils mobilisent sont énormes. Les États-Unis ont subventionné leur secteur à hauteur de 983 M$ (845,1 M€) depuis 2020 pour les énergies marines, notamment pour le houlomoteur. La compétition va donc devenir plus rude. En Europe, on a beau avoir de bonnes idées, des chercheurs phénoménaux, des technologies disruptives, le passage à la production de masse est généralement compliqué », ajoute-t-il.

« Cela fait cinq ans que les technologies sont prêtes et que le secteur attend un signal politique couplé à un soutien financier, crucial lorsqu’on a affaire à des technologies innovantes, et donc plus chères que l’énergie solaire ou éolienne. Le frein était principalement politique. Il est toujours plus facile de travailler avec des secteurs existants que de se projeter dans des secteurs en plein développement, comme c’est le cas pour l’hydrolien ou l’houlomoteur », constate le PDG.

« Le coût du capital est très élevé lorsqu’on est innovant. Tout mécanisme qui permet de faire baisser le coût du capital est donc crucial. Dans l’idéal, nous souhaiterions que la Banque d’investissement européenne propose des prêts à taux réduit ou même à taux zéro. Ce sont des mécanismes précieux qui permettent de financer ces projets et de baisser les coûts durablement », déclare-t-il.

Rémi Gruet, PDG d’Ocean Energy Europe, le plus grand réseau mondial de professionnels de l’énergie océanique regroupant 120 organisations, répond aux questions de News Tank.


La France vient d’annoncer des appels d’offres commerciaux pour une capacité de 250 MW d’énergie marémotrice d’ici 2030, un pas de plus pour déclencher l’industrialisation du secteur. Pourquoi cette impulsion politique survient-elle maintenant ?

Le frein était principalement politique. Il est toujours plus facile de travailler avec des secteurs existants que de se projeter dans des secteurs en plein développement, comme c’est le cas pour l’hydrolien ou l’houlomoteur. Les décideurs politiques doivent prendre en compte à la fois l’intérêt économique à long terme et les questions budgétaires immédiates. Or, durant les huit dernières années, la tendance budgétaire n’était pas favorable. Depuis deux ou trois ans, on observe un influx d’argent significatif, plusieurs centaines de millions d’euros de soutien financier au niveau européen et en Grande-Bretagne. Aujourd’hui, la France se met au diapason.

Cela fait cinq ans que les technologies sont prêtes et que le secteur attend un signal politique couplé à un soutien financier, crucial lorsqu’on a affaire à des technologies innovantes, et donc plus chères que l’énergie solaire ou éolienne. Cette annonce est essentielle, dans la mesure où elle accroît la visibilité de marché pour l’hydrolien en France et en Europe. Un volume de 250 MW permet de développer la standardisation, l’automatisation, des stratégies de production et d’installation et donc de réduire les coûts et d’optimiser les chaînes d’approvisionnement.

Dans une interview accordée à News Tank Énergies en 2024, vous disiez que le Royaume-Uni et la France étaient les pays les plus avancés dans la filière des énergies de la mer. Quels sont les freins au développement de la filière dans les autres pays européens ?

La Grande-Bretagne et la France sont les deux plus gros marchés pour l’hydrolien en Europe. Pour les autres, le houlomoteur sera la technologie la plus intéressante et le frein est financier. L’absence de subventions est un problème majeur pour des technologies innovantes, donc plus chères au début de leur développement. De plus, on parle d’infrastructures électriques, pas de produits de consommation courante et donc d’investissements beaucoup plus conséquents - et de retour sur investissement à l’avenant.

Une ferme pilote de dix machines peut coûter entre 100 et 200 M€ selon leur taille. Bien sûr, ces machines produisent énormément d’électricité, donc le retour sur investissement est présent. Mais quand on parle d’apports financiers aussi significatifs, une planification sur le long terme est nécessaire. C’est pourquoi le politique doit saisir pleinement l’intérêt de soutenir financièrement cette technologie pour l’aider à baisser les coûts. C’est davantage le cas aujourd’hui, raison pour laquelle on commence aussi à voir les investisseurs privés s’intéresser au secteur.

Géographiquement, le houlomoteur peut se développer de la Norvège jusqu’au Maroc, grâce aux vagues de la façade atlantique. La Suède et le Danemark auront une plus petite ressource, contrairement au Royaume-Uni, à l’Irlande ou à la France. Le potentiel au Portugal et en Espagne est également très important. Pour le Maroc, l’évaluation de la ressource n’a pas encore eu lieu, mais ce sera probablement similaire. Pour l’hydrolien, le marché le plus important reste en France et en Grande-Bretagne.

Enfin, il y a la question du lieu de production des machines : au début, la production se fait principalement près du lieu d’installation, mais, au bout d’un certain temps, une partie de la chaîne d’approvisionnement sera rationalisée. Aujourd’hui, 17 pays sont déjà présents dans notre chaîne d’approvisionnement, qui dépasse les simples pays côtiers.

Quelle est la taille du secteur des énergies de la mer en Europe actuellement ? Quelle trajectoire de développement envisagez-vous d’ici 2035 ?

Pendant longtemps, notre objectif était de déployer 100 GW à l’horizon 2050 en Europe, participant à un marché mondial valant 50 Md€. Maintenant que les technologies ont évolué et qu’on connaît mieux les ressources, nous devrions largement excéder ces capacités. Actuellement, nous collaborons avec l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA) sur un rapport sur la ressource en énergies marines en Europe et dans le monde, qui sera publié fin mars 2026.

En termes d’emploi, on estime entre 400 000 et 500 000 emplois à temps plein dans la filière à l’horizon 2050. Pour l’instant, on ne manque pas trop de main-d’œuvre pour construire nos machines, et l’effondrement actuel du secteur du pétrole et du gaz en mer du Nord fournit une main-d’œuvre directement mobilisable pour notre secteur.

Comment l’Europe se positionne-t-elle dans les énergies de la mer face à la compétition mondiale ?

La ressource européenne est déjà très bonne, même si elle est encore meilleure sur les autres continents. Au final, cela dépend beaucoup des kilomètres de côte des pays concernés.

Au niveau industriel, l’Europe a un avantage technologique certain sur les autres continents, grâce notamment aux fonds européens pour la recherche. Plus de machines ont été développées, leur performance testée ; les producteurs les plus avancés sont tous européens.

Ceci dit, le Canada, les États-Unis et la Chine investissent également, et bien qu’ils aient du retard sur nous, les moyens qu’ils mobilisent sont énormes. Les États-Unis ont subventionné leur secteur à hauteur de 983 M$ (845,1 M€) depuis 2020 pour les énergies marines, notamment pour le houlomoteur. La compétition va donc devenir plus rude. En Europe, on a beau avoir de bonnes idées, des chercheurs phénoménaux, des technologies disruptives, le passage à la production de masse est généralement compliqué.

À titre d’exemple, en Chine, 50 % des Capex des constructeurs de machines sont financés par le gouvernement et ils peuvent bénéficier de tarifs de rachat autour de 300 € le mégawatt-heure. En Europe, on est plutôt entre 150 et 280 € le mégawatt-heure actuellement - et sans aide au Capex ! Sauf en France, qui l’a proposé pour les premières fermes pilotes. En ce sens, l’approche française est meilleure que l’approche anglaise qui ne propose, elle, qu’un tarif de rachat.

Vous faites partie de la « Blue Alliance », lancée en octobre dernier par la conférence des régions périphériques maritimes et soutenue par l’eurodéputé socialiste français Christophe Clergeau. Comment souhaitez-vous utiliser votre voix au sein de cette alliance ?

L’objectif de l’Alliance est d’obtenir un pacte européen pour les océans fort et implémentable. À ce stade, la communication de la Commission européenne manque d’actions concrètes, d’échéances et il est permis de douter de son impact réel. L’Alliance réunit des acteurs de différents secteurs, qui ont le souhait commun qu’une filière « océan » se développe et qu’elle ait sa place au sein de l’industrie européenne.

Comment votre secteur risque-t-il d’être impacté par les stratégies européennes qui vont être présentées prochainement par la Commission ?

Nous sommes dans l’attente d’annonces concrètes de la Commission. À l’origine, l’Ocean Act, qui sera présenté d’ici fin 2026, devait être une mise en œuvre des objectifs de l’Ocean Pact. Ce qu’on entend, à présent, c’est qu’il pourrait s’agir de la mise à jour d’une directive sur l’aménagement maritime. Cela manque de clarté et d’objectifs concrets.

Les politiques européennes qui ont eu et continuent d’avoir le plus d’impact sur notre secteur sont les politiques financières : le Fonds d’Innovation, Horizon Europe. Ce sont des fonds essentiels pour le secteur qui nous permettent de développer des fermes pilotes et pré-commerciales, d’élaborer des prototypes, d’améliorer les composants, de faire des recherches sur les matériaux. Ils viennent compléter les soutiens ou subventions étatiques nationaux, plus orientés vers le déploiement et l’industrialisation des filières.

Le coût du capital est très élevé lorsqu’on est innovant. Tout mécanisme qui permet de faire baisser le coût du capital est donc crucial. Dans l’idéal, nous souhaiterions que la Banque d’investissement européenne propose des prêts à taux réduit ou même à taux zéro. Ce sont des mécanismes précieux qui permettent de financer ces projets et de baisser les coûts durablement.

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