« Le tsunami industriel chinois représente une véritable menace systémique pour l’UE » (P.Canfin, Renew)
« Nous devons mieux résister au tsunami industriel chinois, qui constitue une véritable menace systémique, et pas seulement sectorielle pour quelques technologies ou industries. C’est l’ensemble qui est menacé par des pratiques largement déloyales », déclare Pascal Canfin, député européen Renew, membre des commissions Envi et Inta, à News Tank, le 30/10/2026.
« La politique européenne face à la Chine doit reposer sur deux jambes : la première, c’est la protection. La seconde, c’est l’innovation : nous devons réduire notre dépendance technologique à la Chine, or, elle est actuellement la meilleure. La Chine a pris il y a 20 ans le tournant de l’électrification, et est aujourd’hui le premier électro-État au monde », continue Pascal Canfin.
Il s’exprime au lendemain du retour de la première mission parlementaire européenne en Chine depuis 2018, qui s’est tenue du 27 au 29/10, dont l’objectif était d’abord de « reprendre le dialogue, après la levée des sanctions prises contre certains eurodéputés ».
L’eurodéputé revient également sur les différents textes relatifs au MACF, actuellement en cours de négociations entre les institutions, ainsi que sur celui relatif au Fonds de décarbonation du MACF, dont il est le rapporteur. « Le MACF protège les producteurs européens face à une forme de dumping climatique des importations, mais il ne fait rien pour les exportations, et le SEQE non plus, à ce jour. C’est d’ailleurs l’un des points à améliorer dans la négociation SEQE en cours », continue-t-il.
Il revient également sur le fonctionnement et l’extension des marchés carbone dans le monde. L’eurodéputé se « réjouit que l'“effet Bruxelles” continue : le Royaume-Uni se dote d’un MACF, la Turquie d’un SEQE, la Chine a développé son propre marché du carbone… Tout cela prend évidemment trop de temps, mais nous contribuons progressivement à renforcer les politiques climatiques des autres, et c’est bien là l’objectif », conclut Pascal Canfin.
Pascal Canfin répond à News Tank.
Vous êtes rentré le 29/10 de Chine. Dans quel contexte êtes-vous parti ?
Je faisais partie de la première mission parlementaire européenne se rendant en Chine depuis 2018. En effet, des sanctions avaient été prises contre certains députés européens, et elles sont désormais levées. C’était donc d’abord dans un contexte de reprise du dialogue : ainsi, du 27/10 au 29/10, 12 députés ont pu discuter de la politique commerciale chinoise et de son impact sur les entreprises et l’emploi en Europe. Avec un déficit commercial de 400 Md€, et une politique chinoise totalement orientée sur la conquête de tous les marchés mondiaux, nous devons apprendre à dire non, et à nous défendre.
Face à la Chine, quelle doit être la ligne européenne ?
Pour moi, cette politique doit reposer sur deux jambes. La première, c’est la protection. Nous devons clairement résister beaucoup mieux au tsunami industriel chinois, qui constitue une menace systémique, et pas seulement sectorielle pour quelques technologies ou quelques industries. C’est l’ensemble qui est menacé par des pratiques largement déloyales : sur la monnaie, les subventions, le coût du capital…
L’objectif est de réduire notre dépendance à la Chine et de gagner la bataille de l’innovation technologique.La seconde jambe, c’est l’innovation. La protection ne fonctionne que si nous sommes capables, en parallèle, d’innover dans les batteries, les voitures électriques, les renouvelables, de diversifier nos approvisionnements, de développer des technologies qui ne dépendent pas des terres rares, etc. L’objectif est de réduire notre dépendance à la Chine et de gagner la bataille de l’innovation technologique.
Or, aujourd’hui, les Chinois sont clairement meilleurs. Ils ont vingt ans d’avance, parce qu’ils ont fait le choix stratégique de l’électrification, que nous n’avons absolument pas fait. Ils sont aujourd’hui le premier électro-État, par opposition aux pétro-États, et je pense que cette grille de lecture va gagner en validité au cours des années à venir, dans les grands enjeux géostratégiques mondiaux.
A Bruxelles, sur le front de la protection, un premier trilogue sur le MACF s’est tenu le 20/10. Où en sont les négociations ?
Il y a en réalité deux textes actuellement en cours de négociation sur le MACF. Le premier étend son champ d’application, et Mohammed Chahim, député néerlandais, en est le rapporteur. Le second porte sur le Fonds de décarbonation, dont je suis le rapporteur et le négociateur pour Renew sur le règlement MACF. Sur le Fonds de décarbonation, le premier trilogue a eu lieu le 20/10, le deuxième est déjà programmé et cela devrait être le trilogue final, le 30/11.
L’objectif est de s’accorder dès maintenant sur les éléments essentiels. D’abord, les valeurs d’émission par défaut : sommes-nous d’accord pour dire que, dans un pays qui ne joue pas le jeu de la transparence, par exemple la Chine, mais pas seulement, on ne peut pas faire confiance aux données, et qu’on applique donc par défaut la valeur la plus élevée ? Ou bien continue-t-on, comme le propose la Commission, à faire comme si les données chinoises étaient transparentes, fiables et non manipulées ? Nous sommes très clairs sur la nécessité de cette valeur par défaut, et ce sera l’une de nos priorités.
Un MACF robuste est un élément clé pour un SEQE robusteUn MACF robuste est un élément clé pour un SEQE système d’échange de quotas d’émissions robuste. Sinon, les entreprises européennes diront à juste titre que le SEQE est une contrainte et qu’elles ne sont pas protégées.
Le deuxième élément, c’est l’extension du champ, à plus de 400 produits finis. Il y aura un débat technique pour savoir où placer exactement le curseur, et éventuellement procéder en deux phases : une première extension dès 2028, puis une seconde après 2030.
Cela peut constituer une option de compromis entre le Parlement et le Conseil, mais l’objectif est bien une extension à plus de 400 produits finis, comme des machines à laver, des boîtes de vitesses, des portières de voiture, des sèche-linge, etc.
Il ne s’agit donc plus seulement de boulons en acier ?
En effet, il s’agit désormais de produits beaucoup plus complexes et transformés, que nous sommes susceptibles d’acheter directement en ligne. C’était l’une des faiblesses de la proposition de la Commission, que nous avons corrigée au Parlement, et ce sera l’un des enjeux du trilogue : s’assurer qu’on ne donne pas de prime aux achats sur des sites non européens, comme Temu.
Sinon, si vous achetez votre pièce de voiture, votre sèche-linge ou votre machine à laver sur Temu, vous ne payez pas le MACF ; si vous l’achetez chez Darty, vous le payez. Ce n’est pas possible. À mon initiative, nous avons donc déposé des amendements, adoptés à l’unanimité par le Parlement européen, et l’une de nos priorités sera de les faire aboutir.
Cela rappelle la loi française anti-fast-fashion. Comment avez-vous fait passer ces amendements ?
Une fois l’équation posée, c’était évident. La Commission n’avait pas tiré les conséquences de l’extension aux biens de consommation. Ainsi, des sites chinois, qui ne vendaient pas de tonnes d’acier ou de rouleaux d’aluminium, allaient vendre des machines à laver ou des pièces détachées automobiles, ce qui allait créer une concurrence déloyale. Nous avons donc mis en place techniquement un système pour qu’aucun site non européen n’échappe au MACF lorsqu’il vend ce type de produits.
Ce sont les grandes priorités de la négociation. L’objectif est d’aboutir fin novembre à un MACF robuste et très clair.
Le Royaume-Uni lance aussi son propre MACF, et une rencontre UE/Royaume-Uni sur ce sujet aura lieu le 20/11. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
C’est une très bonne chose. Je me réjouis que l'« effet Bruxelles » continue : le Royaume-Uni se dote d’un MACF, la Turquie d’un SEQE, la Chine a développé son propre marché du carbone… Tout cela prend évidemment trop de temps, mais nous contribuons progressivement à renforcer les politiques climatiques des autres, puisque c’est l’objectif.
Que le Royaume-Uni ait un MACF nous évitera beaucoup de complexité, et plus il sera proche du nôtre, voire relié à lui, mieux ce sera. C’est la même chose pour le SEQE. Je ne vais pas entrer dans les débats techniques, mais la direction est très claire et je la soutiens.
La Russie, en revanche, a déposé plainte contre le MACF européen devant l’OMC. Cette plainte a-t-elle une chance d’aboutir ?
La Russie de Poutine est évidemment contre toute politique climatique. Si elle se souciait du droit international, commercial ou non, cela se saurait, et elle ne serait pas en train d’envahir l’Ukraine. Qu’un pays invoque le droit international quand cela l’arrange et le rejette totalement quand cela ne l’arrange pas pose problème.
Sur le fond, nous sommes absolument persuadés que le MACF est compatible avec les règles de l’OMC, puisqu’il est le miroir du SEQE. À partir du moment où nos industriels paient un prix du carbone, nos importations paient le même prix. Si nos industriels bénéficient de quotas gratuits, les importations en bénéficient aussi. Ce n’est pas du tout un outil protectionniste, ni discriminatoire, puisqu’il repose sur des règles connues de tous et objectivables selon la situation de chaque pays. Je ne suis pas du tout inquiet de l’issue des attaques contre le MACF devant l’OMC.
Pouvez-vous expliquer le principe et la mécanique du Fonds de décarbonation du MACF ?
L’objectif est simple. Le MACF protège les producteurs européens face à une forme de dumping climatique des importations, mais il ne fait rien pour les exportations, et le SEQE non plus, à ce jour. C’est d’ailleurs l’un des points à améliorer dans la négociation SEQE en cours : la nouvelle proposition de la Commission pour la période 2030-2040 n’intègre toujours pas de mécanisme pour les exportations. Je suis d’ailleurs absolument persuadé que le Parlement en fera une priorité.
Le Fonds de décarbonation répond donc à une urgence : d’ici à 2030, il faut trouver un mécanisme pour protéger les entreprises fortement exportatrices. Qu’elles paient un prix du carbone, c’est normal, c’est le sens de l’histoire. Mais lorsqu’elles exportent vers des marchés où leurs concurrents n’ont pas payé de prix du carbone, dans des pays qui n’en ont pas, elles se retrouvent en situation de désavantage concurrentiel.
L’idée du Fonds est précisément de compenser cette situation pour les secteurs qui perdent progressivement leurs quotas gratuits et réalisent une part significative de leur chiffre d’affaires à l’export, afin de ne pas les mettre en difficulté en matière de compétitivité.
En Europe et dans le monde, les marchés carbone constituent-ils l’outil central de la politique climatique ?
Le marché carbone est un outil parmi beaucoup d’autres, y compris chez nous. Il ne faut pas considérer que la politique climatique, européenne comme mondiale, se résumerait à mettre un prix sur le carbone et que tout serait réglé. Dans la vraie vie, c’est beaucoup plus compliqué.
Il y a vingt ans, l’Europe a instauré un marché du carbone (plutôt qu’une taxe, qui avait été rejetée par les Etats membres ; la création d’un marché nécessitait seulement d’obtenir une majorité qualifiée plutôt que l’unanimité au Conseil) qui a généré 200 Md€ de revenus affectés à la décarbonation et au climat.
Dans l’ensemble de nos politiques climatiques, le SEQE est une brique parmi d’autres.Mais dans l’ensemble de nos politiques climatiques, le SEQE est une brique parmi d’autres. Je ne dis pas cela pour le relativiser, mais il ne faut pas penser que seuls le SEQE et le prix du carbone comptent pour les industriels. Les standards CO2 des voitures, par exemple, ne sont pas un marché, ce sont des standards.
Quant aux renouvelables, le prix du carbone les a certes favorisées au détriment du charbon, mais leur essor en Europe repose avant tout sur un développement industriel, avec des objectifs et des politiques d’achat garantis, dans le cadre de la directive RED, notamment. Cela a été beaucoup plus puissant que le seul prix du carbone.
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